9780199587964

Recension de l’ouvrage de David French The British Way in Counter-Insurgency, 1945-1967 par David Charters

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David French, The British Way in Counter-Insurgency, 1945-1967 (Oxford University Press, 2011). 304 pages.

Recension de David Charters (University of New Brunswick)

L’ouvrage The British Way in Counter-Insurgency, 1945-1967 du Professeur David French est le livre le plus important sur le sujet depuis British Counterinsurgency 1919-1960, l’étude de Tom Mockaitis publiée il y a plus de vingt ans. Fondé sur des recherches sans précédent dans les documents officiels de neuf campagnes, il est susceptible de faire autorité sur le sujet pour les années à venir. L’objectif de French est ambitieux. Il vise à contester le « canon contre-insurrectionnel », le modèle de « Templer-Malaya » (T/M) qui suggère que les campagnes de contre-insurrection peuvent être non seulement un succès, mais aussi être menées d’une manière compatible avec les principes de la démocratie libérale. Au cœur du canon/modèle se situe la notion de « gagner les cœurs et les esprits » qui met un lustre humain sur ce qui était, et est, en fait, une forme assez grossière de la guerre. Il est juste de dire que, du point de vue du critique, French a atteint son but de façon convaincante.

Le Professeur French craint que les doctrines actuelles de contre-insurrection, poussées par les récentes campagnes en Irak et en Afghanistan, aient adopté le modèle T /M sans discernement. Il attribue la prédominance de ce modèle à l’influence de l’un de ses principaux partisans, Sir Robert Thompson, qui a servi dans le gouvernement malais pendant l’état d’urgence. Son livre, Defeating Communist Insurgency, d’abord publié en 1966, et réimprimer de façon continue depuis, a énoncé les principes et les pratiques qui ont influencé la doctrine de contre-insurrection jusqu’à nos jours. Mais, French avance que les rédacteurs de la doctrine, en s’appuyant sur la perspective de Thompson, se sont basés sur un fondement historique plus ou moins solide. Par conséquent, une piètre histoire est susceptible de conduire à une doctrine et une pratique médiocres. Le diable est dans les détails et les détails énoncés par French racontent une histoire plus complexe, plus difficile et pas toujours couronnée de succès pour la « pratique » britannique en contre-insurrection. Sa thèse centrale est que la pratique britannique s’est fortement appuyée sur la coercition plutôt que sur la persuasion. Pour quiconque qui a travaillé dans ce domaine, cette constatation ne cause pas un choc ou même une surprise. Le livre de French ne fait que prouver hors de tout doute raisonnable ce que beaucoup d’entre nous soupçonnaient depuis le début : que le concept des « cœurs et des esprits » ne dit pas toute l’histoire et que la pratique britannique de contre-insurrection n’était pas antiseptique, même si elle n’était pas aussi rude que celle de certains pays. Mais, après tout, la contre-insurrection est une guerre et la guerre — comme l’histoire elle-même — n’est jamais propre et bien rangée.

Dans chaque chapitre, le livre explore un thème particulier en utilisant des cas historiques pour illustrer et prouver les points clés. Il s’ouvre sur une analyse de l’État colonial – le théâtre dans lequel ces campagnes étaient menées. Il affirme que ce sont les États « fragiles » : sous-financés et en pénurie de personnel avec les quelques policiers et autres forces de sécurité présents. Leur capacité à gouverner et à protéger leurs sujets était limitée. Lorsque les troubles éclataient, ils étaient mal informés sur la menace et, par conséquent, ils ont eu tendance à réagir de manière excessive, résultat d’une mauvaise compréhension du problème.

Le travail de Sir Robert Thompson a souligné la nécessité pour les forces de sécurité d’agir dans la légalité. Mais dans son chapitre sur le contexte juridique, French fait remarquer que ce n’était pas un grand défi. Les colonies avaient toutes sortes de lois et de règlements qui donnaient au gouvernement local et à leurs forces de sécurité tous les pouvoirs nécessaires pour réprimer la rébellion et contrôler la population. De fait, le recours à la loi martiale a été rarement utilisé. Le concept de « force minimale » s’avérait central à l’action légale, mais French souligne que personne – pas même le Manual of Military Law – ne connaissait la signification de cette expression. La décision sur ce qui était approprié ou non dans les circonstances était laissée aux soldats et policiers, ce qui pouvait aussi inclure l’application d’une force meurtrière. Dans la plupart des campagnes, la peine de mort était utilisée avec parcimonie, sauf au Kenya où 1 068 membres de la communauté Mau Mau ont été exécutés.

En l’absence de la loi martiale, en vertu de laquelle l’armée aurait tout dirigé, des comités ont été mis en place pour coordonner les activités civiles, policières et militaires. Elles étaient nécessaires en raison de la présence de multiples désaccords entre les trois forces sur la façon de gérer une situation d’urgence. Le système de comité fonctionnait sans anicroche seulement en Malaisie et à Bornéo. Les Britanniques ont réussi uniquement en Malaisie à fusionner l’autorité civile et de sécurité en une seule personne (le Field Maréchal Templer) et cela pour seulement deux années. De l’avis de French, ce qui importait sur Templer n’était pas seulement ce qu’il a fait, mais comment il l’a fait. Il s’agissait de la bonne personne à la bonne place et au bon moment parce qu’il a su mettre son empreinte personnelle sur la campagne en plus d’inspirer et de motiver ses subordonnés. Son impact significatif n’a jamais été reproduit ailleurs. Le point à tirer ici est que les gens, les personnalités et le caractère constituent aussi des éléments essentiels de toute histoire.

Le chapitre de French sur les « variétés de moyens de contrainte » révèle plusieurs points clés. Premièrement, il avance que les Britanniques utilisaient une variété d’outils coercitifs, comme la force meurtrière, les recherches, les couvre-feux, les arrestations massives, la détention sans procès ainsi que les punitions collectives. L’objectif était non seulement de harceler et de casser les insurgés, mais aussi d’obliger la population à aider les forces de sécurité – en rendant le prix à payer pour aider les insurgés trop élevé. Deuxièmement, le contrôle de la population (le repeuplement) était utilisé en Malaisie et au Kenya pour rompre le lien entre la population et les insurgés alors qu’il était peu ou pas utilisé ailleurs pour des raisons pratiques, financières ou politiques. Enfin, il montre que – contrairement à la norme narrative – la puissance aérienne était utilisée plus largement qu’on ne le pensait précédemment notamment à Oman (1958) et dans la campagne de Radfan en Arabie du Sud (1964).

French démontre de façon convaincante que, en dépit de l’accent mit sur la coercition et l’environnement juridique permissif, les Britanniques n’ont jamais autorisé de façon systématique l’utilisation de la « sale guerre » dans ses campagnes après 1945. Cela dit, les Britanniques et les forces de sécurité levées localement frisaient l’illégalité. Des représailles non officielles avaient lieu dans plusieurs campagnes. Il ressort de l’affaire Farran en Palestine l’existence d’une unité opérationnelle d’infiltration s’apparentant à un « escadron de la mort » (le chef de l’unité, le Major Roy Farran, a tué un courrier du Stern Gang). Le procès de Farran, duquel il ressortait acquitté, pourrait découler d’une volonté de dissimuler les crimes en question. Dans la première année de la révolte au Kenya, 430 personnes étaient tuées « alors qu’elles tentaient de s’échapper ». De même, les camps de détention au Kenya étaient connus pour leurs conditions de vie cruelles. En fait, les opérations de contre-insurrection britanniques se déroulant au Kenya constituaient les seules qui partageaient certaines des caractéristiques les plus répugnantes de la guerre d’Algérie où, comme les Pieds-Noirs, les colonisateurs kényans détestaient autant les insurgés et possédaient un certain poids politique. Ailleurs, French estime que la faible intensité des combats a sans doute limité l’ampleur de la violence extrajudiciaire.

Le Professeur French garde sa critique la plus sérieuse pour le concept de « gagner les cœurs et les esprits ». Bien qu’elle constituait une phrase accrocheuse pour la théorie, il s’agissait d’un objectif et d’une tâche presque impossibles dans la pratique puisque la grande majorité des populations coloniales ne voulaient pas être dirigées par les Britanniques. Dans la plupart des cas, le mieux qu’ils pouvaient espérer – et obtenir – était une acceptation maussade pleine de ressentiments. Outre l’indépendance pure et simple, il y avait peu de choses que les Britanniques pouvaient offrir aux populations autochtones. Bien que les fonctionnaires de Londres reconnaissaient que les programmes de développement générant des retombées sociales et économiques constituaient la meilleure arme contre les insurgés, ils ne pouvaient pas se le permettre. La Grande-Bretagne tout comme ses colonies étaient pauvres. Les programmes de développement ne fonctionnaient en Malaisie qu’en raison de la coïncidence de la Guerre froide, la guerre de Corée fournissant une augmentation temporaire de la demande de l’étain et du caoutchouc malais. Malgré cela, la plupart des « nouveaux villages » où les Chinois étaient réinstallés accusaient un sous-financement depuis des années. La réforme du secteur de sécurité a bien fonctionné en Malaisie et à Bornéo, mais avait des résultats mitigés ailleurs. De même, les opérations psychologiques ont bien fonctionné (la Malaisie ayant les meilleurs résultats) où elles étaient jumelées à la fois avec des mesures incitatives et coercitives. Là encore, la thèse et l’analyse de French nous mettent en garde contre l’envie de tirer des « leçons » rapides à partir des résultats d’une seule campagne. Les conditions et le contexte dans lequel chaque campagne fut menée étaient importants. Ils limitaient la pertinence de la « boîte à outils » de contre-insurrection élaborée par la Grande-Bretagne et, par conséquent, façonnaient le résultat. Avoir une doctrine « éprouvée » n’était pas suffisant.

Dans tous les cas, l’auteur fait valoir que, malgré des efforts considérables pour élaborer et réviser leur doctrine, les Britanniques ont été lents à tirer les leçons et à les partager entre les théâtres d’opérations. Selon French, un grand changement de mentalité est survenu, l’armée réalisant progressivement que la contre-insurrection impliquait plus que le remplacement de la police par les troupes pour maintenir l’ordre. Mais la « courbe d’apprentissage » était raide en raison des fréquents changements de troupes, les charges administratives du service national, la nécessité de former à la guerre conventionnelle ainsi que la qualité variable de la préparation de l’unité qui dépendait du leadership. Cela dit, le processus d’apprentissage de l’armée était particulièrement en avance sur celui du service colonial.

Enfin, il y avait le problème de la durabilité. Le succès de la contre-insurrection dépendait de la capacité à perdurer face aux insurgés, ce qui exigeait des moyens financiers et de la volonté politique. Tous deux étaient en quantité insuffisante après la Seconde Guerre mondiale. French utilise les résultats diamétralement opposés de deux campagnes (les succès à Bornéo et l’échec à Aden/Arabie du Sud). Il montre ainsi que, à la fin des années 1960, la Grande-Bretagne pouvait encore gagner des opérations de contre-insurrection, mais que les résultats étaient de plus en plus façonnés par des circonstances échappant largement à son contrôle.

La dernière décennie a vu l’ouverture d’un large éventail de dossiers britanniques sur les conflits de la période après 1945, y compris celui en Irlande du Nord, et une émergence parallèle (et à peine une coïncidence) d’une nouvelle génération de jeunes chercheurs (et un petit nombre de chercheurs établis comme le professeur French) s’attardant à ces campagnes. Compte tenu de son exploitation approfondie des archives et de son triage minutieux des preuves et des arguments, il est difficile de critiquer sa méthode ou ses conclusions. Un seul bémol dans son introduction, j’aurais aimé y voir davantage de ses opinions sur la littérature scientifique antérieure de ce domaine (il s’appuie sur John Newsinger pour, en effet, le rejeter). Mais c’est une critique très mineure sur ce qui est par ailleurs une œuvre magistrale. En effet, le professeur French a mis la barre très haute, ce qui ne peut être qu’une bonne chose pour le reste d’entre nous qui a encore du travail dans ces tranchées contestées.

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Posted by:

Kellen Kurschinski

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